15 février 2008

Aimé Césaire - « Discours sur le colonialisme »

Notes à propos du Discours sur le colonialisme

On a beaucoup commenté la tirade sur « l’homme africain » de N. Sarkozy. Comme si une ligne rouge avait été franchie. Il n’est pas certain que ce soit le cas, ce verbiage décomplexé ayant tout d’une stratégie d’officialisation d’un discours dominant déjà installé depuis fort longtemps. Le temps de la prudence qu’exige toute pensée critique, le flux verbal médiatique le met à profit pour avancer ses pions grossiers.

En voici un exemple : le 29 novembre dernier, Patrick Poivre d’Arvor s’entretient avec le Président de la République. L’une de ses questions aborde la polémique lancée par un ministre algérien, qui a déclaré que N. Sarkozy était le président du “lobby juif”. On s’en indigne à juste titre. Mais dans la même question, le journaliste, l’air de rien, a judicieusement placé une petite formule terroriste : il évoque « la repentance contre les crimes du colonialisme entre guillemets ».
 



D’abord : comme le révèle une écoute attentive, le mot “repentance” n’est pas simplement énoncé mais chanté par PPDA. Façon de signifier sans le dire : « la repentance ... toujours la même rengaine... ». Mais le plus important, c’est la formule « les crimes du colonialisme entre guillemets », accompagné d’un geste mimant lesdits guillemets (comme en témoigne la photo ci-dessus). Tant de signes empilés en quatre secondes : difficile de faire plus explicite. Que viennent faire ici ces guillemets ? Que nous disent-ils de nouveau sur le colonialisme ? Nous ouvrons le dictionnaire, et nous trouvons la définition des guillemets : ils signifient “prétendu”, “soi-disant”. Clarifiée, la phrase du journaliste signifie donc proprement « les soi-disant crimes du colonialisme ». A peine avons-nous le temps de ressentir une juste stupeur, que déjà le Président a répondu, non sur cette question, moins encore sur sa formulation, mais sur l’affaire du “lobby juif”. Terminé, séquence close, question suivante. Mais le malaise demeure : la question visant à condamner la légèreté contre l’antisémitisme était en fait une question révisionniste. Voilà où nous a mené la tentative de hiérarchiser les crimes contre l’humanité : qu’un seul génocide de l’histoire humaine soit doté d’un statut absolument singulier implique un étrange équilibre dans lequel un seul révisionnisme est véritablement condamnable.

Nous savons maintenant que le dernier moment de la colonisation consiste à coloniser l’Histoire du colonialisme. Entendues avec ce préalable, les paroles révisionnistes de N. Sarkozy prennent tout à coup une teneur plus naturelle : « Le rêve européen... qui fut le rêve de Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc... ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation. Cessons de noircir le passé de la France... Je veux le dire à tous les adeptes de la repentance... : de quel droit demandez-vous aux fils de se repentir des fautes de leurs pères, que souvent leurs pères n’ont commises que dans votre imagination ? »

Ce qui est intéressant dans ce propos, c’est sa nature : il s’agit d’un discours comptable. Son but est d’en arriver sous peu à un solde de tout compte qui établira que les colonisés ont perdu ceci mais qu’ils ont gagné cela, tandis que les colonisateurs ont gagné ici, mais ils ont perdu là. Et qu’une fois remplies les deux colonnes "dépenses" et "recettes", le bilan, finalement, s’équilibre. Bien sur, toute cette logique relève du pur contresens. Mais derrière les contresens, il y a toujours une politique. La pensée dominante veut bien admettre que la colonisation fut un mal, à la seule condition qu’on lui accorde en échange qu’elle fut aussi un bien. Elle vous accorde qu’il y a eu colonialisme, mais en échange vous lui concédez les guillemets autour du mot. C’est-à-dire qu’elle ne vous accorde rien du tout, qu’elle ne veut rien reconnaître, rien admettre, au contraire : elle veut tout avoir, et ne rien payer. Elle ne pense pas, la “pensée” dominante, elle calcule, elle investit, elle fait des affaires.

Parmi les grandes questions qui se sont posées à notre temps, il en est une qui fut déclinée sur tous les modes : comment peut-on écrire un poème après Auschwitz, comment peut-on écouter de la musique, comment peut-on penser après Auschwitz ? « Après Auschwitz, toute culture est ordure » disait Adorno. Voilà bien l’écueil du concept de singularité absolue. Car la véritable question, celle de la conscience humaine qui se dresse devant la barbarie, ne devrait pas être : « comment peut-on encore faire de la philosophie après Auschwitz ? », mais bien plutôt : « comment a-t-on pu philosopher avant Auschwitz ? » Comment a-t-on pu construire une pensée, une culture, une science politique qui n’ont pas empêché le pire — mais l’ont peut-être même, dans certains cas, encouragé ?

Aimé Césaire nous démontre que la barbarie nazie ne fut pas un accident de l’histoire, un trou noir de la civilisation occidentale, elle ne fut pas le point de rupture à partir duquel toutes nos catégories d’entendement cessent d’opérer. C’est absolument le contraire : la barbarie nazie fut la conséquence d’une démission antérieure de la pensée qui s’accommodait de l’exploitation de l’homme par l’homme, qui la plaçait parfois même au fondement de son projet de civilisation. « Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

Le fait même que nous nous soyons aujourd’hui accommodés de l’expression « la barbarie nazie » en dit long, d’ailleurs, sur notre autocomplaisance. Nous ne voulons pas penser le nazisme comme notre maladie : bien au contraire, nous préférons le penser comme une barbarie, comme quelque chose qui nous est, en fin de compte, parfaitement étranger. Quelque tribu primitive de barbares - les nazis - aurait ainsi envahi l’Europe en plein XXème siècle, défiant nos éternelles lumières, mettant notre raison à l’épreuve face à l’innommable. Les a-t-on d’ailleurs assez entendus, ces mots : l’innommable, l’impensable, l’indicible, l’inconcevable... comme si le fait de rejeter la catastrophe passée hors de la raison était un témoignage de piété devant son ampleur. Notre pensée n’a pas su prévenir le pire ? Qu’elle se rachète au moins en se refusant à le concevoir ensuite ! Non, mille fois non, nous dit Aimé Césaire devant cette conception de l’histoire qui ne fait que reproduire la démission antérieure, préparant les catastrophes futures. Et un matin, l’irréversible est devant notre porte : « et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. »

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